Une géologie picturale qui se prête à l'œil et découvre ce qui pourrait ici apparaître comme autre chose qu'un pur effet de surface marbrée, à savoir l'archéologie d'un vécu, celui de la toile avant même que de renvoyer à celui du peintre. Parler d'une apparence de l'élémental, comme on parlait des quatre éléments, ou d'un élémentaire qui se conjuguerait  à un sédimentaire. Car très vite le regard se laisse embarquer dans un vertige qui l'approche de plus en plus de la toile pour y cerner, ou du moins tenter de cerner ce qui finit par entrer en un écho, en une résonance avec la toile comme unité  à savoir le détail. Et celui-ci, assez rapidement, fait monde, ouvre sur expérience stratigraphique au sens propre et figuré du terme. Une ouverture qui s'emballe sur des sédimentations multiples. Ce qui oblige à rechercher comme un achèvement de l'ensemble dans l'infime. 

Ce qui se donne à voir pourrait être ramener à une sorte de cartographie, présentant comme des formes aériennes, vue de loin, d'un en-haut que le regard maîtrise mal. Mais c'est une erreur car c'est au plus près de la toile que jaillit l'œuvre ; la totalité est une illusion, elle ne surgit, totalement, que dans un inachèvement, mais ici c'est un inachèvement en mouvement qui ouvre comme l'inépuisable d'un monde. Certaines toiles semblent dessiner comme des villes, des cités à jamais disparues, à l'urbanisme formelle qui est aussi ancien qu'une ruine pourtant encore fraîche de toutes ses couleurs.  Tel un vieux mur craquelé, fissuré, explosant les couleurs ocres d'une ville italienne. Une sérigraphie de l'histoire qui ne cesse de se reprendre à chaque couche, mais une histoire inachevée et la tragédie c'est qu'elle se destine à l'inachevable, dans un work in progress continu ; le refus d'un définitif plonge l'œuvre dans une stase instable et pourtant elle se tient.

Plus quelque chose de minéral que d'organique. Ou de l'organique minéralisée. Une vie figée dans l'instant, entendons par là un moment qui n'existe plus qu'à l'état d'une stase éphémère, retenu en sa dimension sédimentaire, pour ainsi dire qui n'existe qu'en s'approfondissant  et se recouvrant sans cesse. Elle-même sur elle-même. Dès lors, quand on y regarde de plus près, le corps du regard étant dans l'obligation de se métamorphoser en un zoom vivant par avancée et recul permanent, il y a comme une géométrie qui, se révélant, semble conquérir la prolifération des croûtes usées, grattées au couteau... ce n'est peut-être qu'une illusion.

Mais cela passe peut-être à côté de l'essentiel qui jaillit comme à fleur de peau. Comme des croûtes parfois à vif de couleurs, encore chaudes et étrangement lumineuses, d'autres fois que l'on devine dans l'extinction en cours des pigments, ce grattage à l'infini des cicatrices constamment ouvertes et réouvertes donnent un spectacle déconcertant parce qu'interminable.

Pascal Goget.